C'est étrange, la façon dont la mémoire choisit et rend les détails d'une journée particulière.

Une journée qui aurait dû passer inaperçue, qui devrait être oubliée depuis longtemps, et qui laisse des détails persistants, détails qui ne vous reviennent pas pour une journée ordinaire. Les souvenirs des journées ordinaires se taisent.

Paradoxalement, celui que j'ai de cette journée est un très bon souvenir, le souvenir de la douceur d'une fin d'été.

Je m'étais levé ce matin-là tranquille, si ma mémoire est bonne c'était un mardi parce que c'était un jour où je ne travaillais pas, j'ai dû aller faire quelques courses le matin, et puis me mettre à dessiner peut-être, ou bien m'atteler à mes autres activités manuelles préférées, je ne sais plus si ma femme travaillait ou non, sans doute que oui, de ce que je me rappelle.

Vint midi et le repas, en tous cas je n'allumai pas la télé ni la radio comme souvent, j'arrive à passer des jours et des jours sans problème sans savoir ce qui se passe après un cercle de 200 mètres autour de moi, c'est foutrement reposant il faut l'avouer.

Perdu en pleine nature, les seules nouvelles qui m'arrivent alors sont des nouvelles réjouissantes, les fleurs et les plantes exubérantes qui poussent sans bruit, les oiseaux et les insectes qui vont et viennent, les grenouilles et les libellules qui s'affairent autour et dans la mare, les poissons qui gobent le moindre petit truc qui tombe dans l'eau, les lapins qui gambadent sur la plaine pas trop près de la maison, les lézards qui feignassent sur les vieilles pierres, parfois les couleuvres ou les vipères qui s'approchent mais toujours tiennent leurs distances, cohabitant en bonne intelligence avec nous, les chevreuils qui s'approchent de la maison dans le plus grand silence et la plus complète discrétion pour voir s'il y a des choses intéressantes qui pourraient éventuellement se manger, bref tout mon petit monde habituel, une journée comme une autre, banale en apparence, dans un environnement qui paraît silencieux, et qui pourtant est un brouhaha incessant de vie grouillante et foisonnante. La vie est silencieuse et bruyante tout à la fois.

Pas de tapage médiatique ce jour-là, pas de nouvelles angoissantes, pas de catastrophes, pas de morts ici ou là, pas de gens qui pleurent, pas de niaiseries de Jean-Pierre Pernaut et sa tronche ravie ou grave selon qu'il parle de la France profonde ou des grèves dans les trains, rien sur le dernier bouilleur de cru de la Lozère, rien sur le dernier sabottier savoyard, le monde pleurait et mourait en silence en dehors de chez moi. C'est cynique de dire cela mais c'est vrai et je me préserve de ce monde-là le plus possible, puisque le fait que je le regarde s'effondrer ou pas ne change rien au fond, et quitte à choisir, je ne souhaite pas participer à cette vision dantesque de la civilisation qui nous étouffe sous la guerre, le pognon et les déchets.

Merde, dantesque c'est exactement le mot, je n'y ai pas réfléchi avant mais il n'y a pas de mot plus approprié pour qualifier ce jour.

Pas de tintamarre médiatique donc chez moi ce jour-là, pas de pubs tonitruantes et tellement stupides qu'on pense forcément en les voyant que tous ces vendeurs pourris, corrompus et prostitués au fric jusqu'à l'os nous prennent pour des boeufs sans cervelle, pas de météo mon-dieu-on-n'a-vraiment-pas-de-chance-tous-ces-nuages-et-toute-cette-pluie-ma-pauv'-dame-et-bonne-fête-à-toutes-les-Huguette, rien de tout ce flot de merde qui nous inonde chaque jour soit dans la catastrophe et le désespoir, soit dans les paillettes et les rires du public débile, des fois les deux l'un tout de suite après l'autre, comme une douche écossaise, comme un traitement de choc destiné à nous étourdir, à nous fatiguer, à nous posséder. Sans moi, allez vous faire mettre.

L'après-midi s'est déroulé tout aussi doucement, en musique sûrement, en lecture peut-être, en tranquillité en tous cas.

Mon fils est rentré en premier vers 5 heures-5 heures et demi, joyeux comme souvent - j'ai des enfants joyeux et gais, eh ben c'est fatigant, je déconne-, je lui ai dit en gros "dépêche-toi de goûter et de faire tes devoirs, après tu t'habilles et on va aux champignons", j'adorais ces moments -maintenant ils ont grandi- où l'on emmène les petits à la découverte et à l'apprentissage de la nature, leur montrer, les guider, les former. Il a englouti ses tartines et on a regardé les leçons, puis on s'est habillé en peuple de la forêt et on est parti avec nos paniers et nos sacs.

C'était une putain de belle journée comme je les adore, entre la fin de l'été et le début de l'automne, c'est ce souvenir marquant qui me reste profondément, il faisait beau et chaud, et des averses alternaient avec le beau temps, c'était le temps idéal pour les champignons. On a marché jusqu'à un kilomètre de la maison, à travers les bois, jusque dans nos endroits habituels et favoris, l'air était chaud et humide, ça sentait bon le bois, la terre et les mousses. On est arrivé dans nos coins, on a fait la razzia de girolles, cèpes et coulemelles, on était heureux, comme d'hab!

C'était une journée banale et pourtant extraordinaire sans qu'on le voie vraiment. Jusqu'à ce que ma fille arrive.

On a entendu la mobylette pétaradant et on a vu ma fille débouler comme une malade, singulièrement affolée.

"-Il faut que tu viennes voir vite, tu vas hal-lu-ci-ner. Il y a eu des attentats à New York et au Pentagone, ils accusent un certain...

-Ben Laden j'ai dit.

-Oui c'est ça, tu vas hal-lu-ci-ner."

Elle me l'a dit une bonne dizaine de fois.

On est rentré sans trop se presser parce que je n'aime pas m'affoler ni me précipiter, n'imaginant pas ce qu'on allait voir.

Effectivement.

Hal-lu-ci-ner, c'est même un peu faible, pour qualifier ce qu'on a pris dans la gueule.

Très paradoxal ce souvenir terrible.

Une très belle journée apocalyptique.

...

Commis par pow wow on jeudi 1 avril 2010
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